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lundi 4 juin 2012

Prometheus

Ridley Scott l'affirme depuis toujours : tourner une suite à l'un de ses films ne l'intéresse pas. De fait, malgré quelques copieux succès à son actif, il se refuse à l'appel du revenez-y. Au point de bâtir au fil du temps une filmographie, certes, très inégale, mais d'un éclectisme certain : les genres eux-mêmes y sont rarement visités plusieurs fois. Et même si son Hannibal est bien une sequel, il fait suite à un Silence des Agneaux signé Jonathan Demme : il ne s'agit donc pas de réaliser du Ridley Scott 2.0.

Première véritable concession à cette certitude que "ce qui est fait n'est plus à refaire" le remaniement de son Blade Runner en 1997. La version sortie en 1981 avait en effet subi des modifications importantes de la part de la production. Blade Runner ayant accédé entre temps au rang de chef-d’œuvre, Scott peut se permettre de remettre son film d'aplomb. Mais lorsque la Fox lui demande de retoucher également Alien pour sortir un "director's cut" opportuniste surfant sur la mode du supplément bidon, Scott commence par refuser. Pas question de réinjecter la fameuse scène dite "des cocons" juste pour réaliser le fantasme d'une génération de fans. Mais la major hollywoodienne est intraitable : Alien tripatouillé se fera avec ou sans lui. Scott cède tout en reconnaissant le faire pour l'argent et parce qu'il préfère que ce soit lui plutôt qu'un autre. Contrairement à Blade Runner, ce nouveau montage ne présente aucun intérêt. Pire : en brisant la fluidité de la dernière partie du film, la réintégration de la scène "mythique" prouve à quel point il est essentiel de la laisser à la poubelle. C'est dire si vendre cette mouture comme une volonté de l'auteur au profit de l'intégrité de l’œuvre tient du révisionnisme créatif. Ironie de l'Histoire : une joute de même nature présidera à l'existence de Prometheus.

Après les affligeants Alien Vs Predator 1 et 2,  la Fox décide de confier la production de la franchise à Scott Free, la firme créée et dirigée par Ridley Scott et son frère Tony. Ce qui semble de prime abord une excellente idée se révèle un feuilleton de quatre ans où priment les rapports de force. Les nouveaux partenaires annoncent rapidement leur intention de mettre en chantier le prochain opus en revenant aux sources de la saga. Même si aucun script n'est encore écrit, on apprend que l'histoire se déroulera avant le premier film. Exit donc l'emblématique Ripley incarnée par Sigourney Weaver. Le concept est risqué mais depuis le grotesque Alien Résurrection, on sait que la présence du personnage n'est en rien un gage de qualité.

Peu à peu, les ingrédients divulgués se font plus inquiétants : notamment l'accent mis sur le monde dont est issue la créature aux commandes du vaisseau extra-terrestre découvert dans le film originel. Sorti de l'imagination du peintre Giger, le fameux "space jockey" fut conçu comme une sculpture fossilisée sans se soucier de réalisme anatomique. La perspective de voir évoluer des foules de ces E.T. remaniés par n'importe quel production designer laissait craindre le pire. Avec raison on le verra. Pour l'heure on croise les doigts : Ridley est là, et s'il y a bien un domaine où il excelle c'est celui des choix esthétiques.

Seulement voilà, Ridley n'y est plus : fidèle à son manque d'intérêt pour les suites, il annonce que le projet sera conduit par un obscur réalisateur allemand auteur de courts-métrages, se trouvant être le petit ami de sa fille. On a vu CV plus excitant. On passe donc de l'inquiétude à l'épouvante, la Fox aussi :  pas question que Ridley se dérobe et avec lui le principal argument marketing légitimant le redémarrage de la série. Mais Scott tient bon et le projet disparaît quelque temps des radars.

La Fox sort alors une nouvelle fois sa massue argumentaire : si Ridley Scott ne réalise pas le film, sa société Scott Free se verra retirer l'exploitation de la franchise Alien. Et ça marche à nouveau : Scott revient aux commandes. En tant que futur spectateur, c'est peu dire que l'enthousiasme premier s'en trouve refroidi. Concevoir et surtout réussir la suite d'un film extraordinaire n'est jamais chose aisée, en imaginer un cinquième avatar relève carrément de l'exploit. Mais si le maître d’œuvre s'y colle à regret, les chances de succès deviennent infimes.

Au fil du temps la prequel officielle d'Alien laisse place à un machin hybride qui semble concilier la non-envie de Scott à la nécessité contractuelle d'en faire un film de la saga. La fuite d'un synopsis construit de bric et de broc annonce un brouet mystico-kitch de la pire espèce. L'arrivée du scénariste de l'improbable Cowboys et Envahisseurs ne rassure pas davantage. Comme pour conjurer le sort, les éléments de langage marketing pilonnent sur le thème du scénario brillant. La découverte de la bande-annonce n'est résolument pas de bon augure : casting de top models, imagerie quelconque et surtout cet insupportable quizz vendeur de souvenirs directs ou détournés (ah ces œufs-mais-pas-tout-à-fait). Mais on veut y croire tout de même, la catastrophe n'est jamais sûre et la promesse est belle. C'est peu dire qu'elle n'est pas tenue.

Expédions les éléments évidents d'un désastre annoncé : le scénario est bel et bien d'une insondable platitude. Incohérent, écrit au fil de la plume pour remplir le vide entre les pataudes références au film original,  l'intrigue s'écoule sans tension, sans enjeux, sans aucune surprise et de manière pas toujours très claire. Chaque rebondissement est téléphoné ou stupide, les personnages sont inconsistants et les motivations confondantes de bêtise. Lestée par un "propos" mystico-philosophique bien pensant écrit par ordinateur et soulignée par une musique mélo, l'histoire oscille entre l'eau tiède et le comique involontaire tant le comportement des protagonistes semble souvent incongru : deux scientifiques égarés aux agissements de débiles mentaux, la décontraction ahurissante de l'équipe face à l'inconnu, la soirée "sexy" en tongs et kimono de lin, les acrobaties de l'héroïne fraîchement opérée, l'irruption d'un zombie bondissant, le suicide au lance-flamme, l'explication subite du commandant, un "humour" ponctuel qui vient comme un cheveux sur la soupe. Et la liste est loin d'être exhaustive.

Les comédiens n'aident pas à faire passer la pilule : hormis Michael Fassbender qui esquisse un personnage intéressant mais jamais exploité, la fadeur de ses collègues est immense : Noomi Rapace fait le job sans brio, Logan Marshall-Green semble sortir d'une pub Diesel, quant aux autres, ils n'existent pas. Une mention pour Charlize Theron parcourant le décor à grands pas de top model, surjouant une executive woman glaciale comme on n'en voit plus depuis les pubs l'Oreal des années 90. Guy Pearce lui, peine à faire passer quelques émotions à travers un maquillage calamiteux, option d'autant plus stupide qu'elle est parfaitement inutile. Y aurait-il pénurie d'acteurs âgés ?

Côté esthétique,  ce n'est pas mieux. À l'image du film tout entier, Scott aligne paresseusement allusions lourdingues et déjà-vu plan plan. Le décorum humain n'est jamais choquant mais désespérément standard : on cherche en vain la moindre invention ou originalité visuelle ou, à défaut, un soupçon de réédition inspirée. Au lieu de quoi on y manipule des fenêtres holographiques comme dans n'importe quel action movie techno. Côté tumulus extra-terrestre, c'est nettement plus grave : la reprise de l'univers Gigerien est affreusement mal digérée, grossière même : de vilains décors sans âme, tout en grosses nouilles grises. En guise de clou du spectacle, la salle de commande avec sa flûte saugrenue, ses boutons mous et son insignifiant planétarium piloté par un space jockey télescopique frôle le mauvais goût et, disons-le, un colossal je-m'en-foutisme. Les extra-terrestres albinos et bodybuildés sont hors charte mais on remercie néanmoins les auteurs de nous avoir épargné leurs cavalcades en "combinaison" : ce que l'on voit de leur cadavre est tout simplement indigent.

Et les méchants xénomorphes alors ? Parce qu'il y en a évidemment, cahier des charges oblige. C'est d'ailleurs le seul élément qui n'est pas déjà visible dans une bande-annonce éventant consciencieusement les maigres effets de surprise potentiels. Vous aimez les faux œufs en forme de jarre ? Vous adorerez le pseudo face hugger façon calmar. Le film s'achève en apothéose avec l'apparition d'un Alien like aussi moche et mal foutu que celui du non moins mémorable hybride clôturant  Alien Résurrection.
 
Au final, ce Prometheus qui prétend pompeusement ouvrir une nouvelle saga n'est qu'un film bâclé et faussement ambitieux, un concept creux de pur marketing à l'image de cette récente prequel The Thing en forme de clone absurde. C'est-à-dire tout ce que James Cameron et David Fincher avait évité avec leur vision de l'univers Alien. Malgré des contraintes de productions identiques, Aliens, le Retour et Alien 3 avaient su inventer chacun un style très personnel qui fait encore référence dans le cinéma d'aujourd'hui. Enrichis d'une esthétique puissante et inspirée, d'ambiances cohérentes et fortes, les deux suites développaient pour le meilleur un premier film à la structure simple mais d'une créativité infinie. Ici ne demeurent que le cynisme et un savoir-faire stérile réduit à son strict minimum dont assurément personne jamais ne s'inspirera. Réalisé par un tâcheron anonyme, Prometheus ne serait qu'une soupe insignifiante. Porté par Ridley Scott, c'est une honte.

lundi 28 février 2011

Harry Brown

Drôle de film. Enfin "drôle", c'est vite dit. Ce récit d'une vengeance froide sur fond de misère sociale et de barbarie ordinaire dans l'Angleterre contemporaine n'a rien d'une franche rigolade. Mais les contradictions qu'il recèle finissent par produire une impression pour le moins ambiguë qui confine franchement au malaise.

Friand de nostalgiques intrigues victoriennes tout en tasses de thé et soupirs corsetés, le cinéma britannique sait aussi - et peut-être surtout - exploiter sans fard les autres aspects de sa société contemporaine. Au point où le cinéma dit "social" semble être devenu avec le temps une spécialité d'outre Manche. Cela dépasse très largement l'œuvre d'un cinéaste emblématique tel que Ken Loach, ou un thème spécifique qui évoquerait les classes populaires dans un dessein misérabiliste ou laudatif. En effet, les cinéastes anglais - et leurs voisins irlandais, ne mégotons pas - sont passés maîtres dans cette manière de fusionner les différents aspects de la vie ordinaire en un savant mélange qui échappe à tous les manichéismes.

Ce refus de la radicalisation notamment psychologique pourrait donner un résultat tiède, stérile à force de brouiller les pistes et ne pas prendre position. Il en résulte au contraire une force et une richesse incomparable qui dépassent souvent le sujet central. Bien difficile alors de classer des œuvres comme The Snapper, Bon Baiser de Bruges, My Beautiful Laundrette, Chronique d'un Scandale, Intermission, Snatch, Beautiful Thing, Transpotting, Secrets et Mensonges : drame, thriller, comédie dramatique, film social, sentimental, politique, policier..? Sans doute un peu tout cela. S'il est un cinéma humaniste qui peut prétendre à l'universel, c'est bien celui-là. Bien loin des supposés tenants du titre : un cinéma américain qui n'en finit plus de pilonner son idéologie rédemptrice expéditive, nourrie d'une religiosité infantile identifiant schématiquement le Bien et le Mal, ou bien notre cinéma national confit de nombrilisme bourgeois.

Avec son Harry Brown, Daniel Barber entend explorer davantage encore son pays en abordant froidement la réalité des "quartiers" comme l'on dit pudiquement par chez nous. Traduisez : les cités où s'entassent inexorablement plusieurs générations de laissés-pour-compte d'un système impitoyable. Ecartant la thèse ou le docu-fiction façon Gomorra, Barber semble d'abord privilégier la piste d'un genre plus abordable : celui du polar le plus sombre mais de plain-pied avec une réalité sans concession : l'âge du personnage titre écartant d'emblée toute possibilité de cavalcades spectaculaires et autres séances de frappe à 2 balles.

Ancien militaire septuagénaire vivant chichement dans une banlieue délabrée de Londres, Harry Brown partage ses mornes journées entre l'hôpital où se meurt son épouse, et son vieil ami Leonard qu'il retrouve dans un pub poisseux pour jouer aux échecs, boire une bière, discuter de tout et de rien. Autour d'eux c'est l'apocalypse : des bandes de jeunes voyous zonent, trafiquent, se battent, assassinent dans cette apparente indifférence générale dont l'autre nom est la peur. Lorsque Leonard est lynché à son tour pour avoir fait face à la meute, Harry Brown exhume son arme de guerre et part faire justice, enfin sa justice.

Un prologue glaçant nous plonge direct dans un univers d'une cruelle authenticité. Suit une mise en place fluide et émouvante qui nous met en contact avec les personnages et les lieux principaux du drame : une cité, un souterrain, un pub, l'appartement de Brown. La réalisation est efficace, sobre et les comédiens (professionnels ou non) tous irréprochables. Michael Caine y est évidemment excellent : plus sombre et émouvant que jamais, il est de toutes les scènes, c'est par ses yeux que nous vivons la tragédie. Le décès de sa femme, puis l'assassinat de son ami et enfin la vengeance.

Et c'est là que malheureusement le film tout entier bascule dans le vide. Tous les espoirs d'un traitement fort et nuancé, "à l'anglaise" tel que nous le laissait présager l'introduction s'évanouissent pour céder la place à un parti pris simpliste digne de n'importe quel sous-produit d'autodéfense à l'américaine période Charles Bronson. Certes, cela reste efficace car la forme est soignée et le décor plus proche de nous, moins "exotique" que New York ou L.A : la longue scène chez le dealer, le carnage dans le souterrain ou le final dans le pub ne sont pas exempt d'une certaine puissance ni de beauté vénéneuse. Mais quelle purge idéologique !

Comment Michael Caine, militant pour un investissement massif dans l'Education, soutenant un service civil volontaire de seconde chance pour ceux qu'il nomme les jeunes "oubliés" de la société anglaise (il est vrai aux côtés des Tories de Cameron), comment cet homme-là peut-il cautionner les propos simplistes et sanglants de Daniel Barber ? Lors de la promotion du film, le comédien n'eut de cesse de marteler le souvenir de sa jeunesse pauvre et turbulente, de son passé de malfrat dans les quartiers mêmes où furent tourné le film, de sa proximité avec des voyous jouant presque leur propre rôle. En somme sa volonté de montrer ce qui s'y passe encore aujourd'hui. Très bien ! Mais en quoi cela justifie-t-il le propos du film qui se situe, lui, exclusivement au niveau du "œil pour œil" ? De réduire ainsi la police à un ramassis d'incapables nécessitant la prise en main personnelle - et armée - du problème ? Si la préoccupation de Mr Caine est l'éducation, pourquoi cette consternante image finale illustrant la fierté "du devoir accompli", comme si le problème n'avait qu'une solution : l'élimination physique ?! Une balle pour chacun et hop les oiseaux se remettent à chanter dans le parc. Au secours !

Seul point intéressant vu de la France sarko-zemmourienne : l'essentiel des voyous du film sont des anglais bien roses. Les personnages étant interprétés par des gamins du cru, on ne pourra pas faire un procès en politiquement correct au réalisateur. Une raison supplémentaire de se pencher sur les véritables causes de ces phénomènes de délinquance que l'on retrouve dans toutes les sociétés occidentales comparables, et ce sans distinction d'origines ethniques. Mais en dépit d'une pose censée "dénoncer", Barber s'en fout éperdument et préfère sortir son flingue.

mardi 13 avril 2010

L'Imaginarium du Docteur Parnassus

Allez hop, reprise du blog après quelques semaines d’absence pour cause d’activités musicales soutenues. Pour ce come-back printanier, pas question de faire dans la demi-mesure : on attaque avec l’Imaginarium du bon docteur Gilliam dont la prodigieuse bande-annonce présageait un retour plus flamboyant, poétique et visionnaire que jamais. Seulement voilà, le présage tourne rapidement au mauvais sort.

Mal écrit et brouillon, ce Parnassus se limite à un clone poussif des fringantes Aventures du Baron de Munchaüsen réalisées par le même Terry Gilliam en 1988. Brassant platement des thèmes identiques jusqu’à une caricature vite ennuyeuse, le cinéaste mâchouille ses propres gimmicks de fond et de forme tels de vieux chewing-gums éventés. Ce n’est plus un style, c’est du radotage. Il faut reconnaître que l’auteur avait annoncé le film comme une synthèse de ses travaux antérieurs. Mouais.

Créateur multitâche et cinéaste culte, Gilliam vit depuis toujours sur l'idée que ses échecs s’expliquent par la trahison de vilains producteurs ou par la faute à pas de chance. Le réalisateur maudit de l’Homme qui a tué Don Quichotte se traîne en effet une scoumoune carabinée côté coulisses. Son Imaginarium n’échappe pas à la malédiction puisque ce n’est rien de moins que l’un des acteurs principaux, Heath Ledger, qui meurt en plein tournage. Mais expliquer les errances du scénario par ce drame serait trop simple : le caractère fantasmagorique du film s’accommode très bien du passage de trois comédiens pour un même rôle. Non, c’est bien d’un manque d’idées fraîches dont il s’agit. Un comble pour un auteur iconoclaste dont l’un des thèmes essentiels est l’inlassable promotion d’un imaginaire débridé face à la monotonie du quotidien.

Reste une foisonnante direction artistique adaptant intelligemment les possibilités techniques actuelles à l’imagerie personnelle du réalisateur. Mais, comme le scénario, ce feu d’artifice ronronne et jamais ne touche. Malgré l’abattage d’une pléiade de comédiens irréprochables, il flotte comme une froideur, un parfum de commande : une coquille joliment peinte mais vidée de sa substance. Terry Gilliam ressemblerait-il aujourd'hui à son vieux Baron de Munchaüsen momentanément desséché et las de raconter de nouvelles histoires ?

vendredi 23 octobre 2009

Prédictions

Alex Proyas fut un cinéaste prometteur. En 1994, il manque de peu la Palme d’Or du Court-Métrage à Cannes puis se fait remarquer pour son second film : The Crow. Bien qu’inégale, cette adaptation d’un comic à succès devient aussitôt culte pour tout un public dark tout en convainquant les fans de la BD, ce qui n’est pas rien.

Mais c’est quatre ans plus tard avec son remarquable Dark City que le réalisateur australien acquiert sa réputation de cinéaste visionnaire débarrassé de son passé clinquant de clippeur/pubard. Intrigue inquiétante et parano, univers poétique proche d’un Terry Gilliam et final vertigineux font de Dark City une splendide réussite qui laisse présager le meilleur pour l’avenir.

Et puis avec I, Robot, c’est la douche froide : énorme production produite par et pour la star Will Smith, le film malmène l’univers d’Isaac Asimov à coup de sponsors, bourre-pifs et cavalcades 3D. Quelques moments touchants affleurent ici ou là mais le tout sombre inexorablement dans l’action-movie de série, humour lourdingue compris.

Mais l’on pardonne à Proyas pour qui c’est le premier blockbuster. Bien d’autres avant lui se virent phagocytés par l’ogre hollywoodien friand de produits formatés. Reniant le film, le cinéaste fait retraite pendant cinq ans pour revenir avec ce Knowing dont il est cette fois le producteur. On allait voir ce qu’on allait voir, d’autant que le scénario bénéficiait d’une réputation flatteuse. Malheureusement, Proyas en liberté se révèle un cinéaste maladroit et emphatique, faisant preuve d’un goût douteux et d’une idéologie redoutable.

Côté prédictions, il faut reconnaître que la présence au générique de Nicolas Cage n’était pas bon signe tant l’acteur semble choisir les nanars avec une constance impressionnante. Déjà peu convaincant en aventurier du scénario perdu (Benjamin Gates 1 & 2) ou en super-héros pyrotechnique (Ghost Rider), il torpille d’entrée ce rôle de père-de-famille-ordinaire-prof-d'astronomie tout en fausses dents et lifting plastifié. Guère aidé par un scénario alambiqué qui présentait pourtant un fort potentiel dans le registre de l'aventure mystérieuse façon X-files, Cage n’évite pas toujours le comique involontaire. Le film non plus.

Car à force de collectionner les coups de pied au cul du hasard et les indices bidons pour faire avancer l’histoire, Proyas finit par saborder ses bonnes idées. Mêlant voyance, film catastrophe, menace cosmique et drame personnel, le tout dans un climat résolument sombre où humour et romance sont exclus, Prédictions et sa fin radicale avait les moyens d’offrir une très belle surprise à tout amateur de fantastique et de SF.
Mais comme emporté dans une surenchère scénaristique intenable et pollué par un message mystique aussi déplaisant que grotesque, Prédictions passe de l’aimable série B de luxe à un larmoyant salmigondis de bondieuseries du 3eme type.

Du coup, le réalisateur n’en finit pas de clore son film en accumulant les scènes d’apothéose toutes plus foireuses et artificielles les unes que les autres. Tout a déjà été vu mille fois et en mieux dans cette fin à rallonge où se succèdent de paresseux emprunts à Rencontres du 3eme Type, Independence Day voire aux Elohims chers à Raël. Tout ça sur fond de reconquête de la foi par le héros, fils de pasteur. Gasp. On éclaterait de rire à tant de mauvais goût et de bêtise si le tout ne laissait un vilain arrière-goût d’élitisme sectaire.

Alex Proyas fut un cinéaste prometteur. C’était il y a longtemps.

dimanche 4 octobre 2009

Phénomènes

Depuis son excellent 6eme Sens, M. Night Shyamalan a su définir une identité forte et originale dans l’univers très codifiée du cinéma fantastique américain. Grâce à des ambiances angoissantes, dépressives, un climat intimiste et adulte peu friand d’effets spectaculaires ou d’action hystérique, le cinéaste poursuit son exploration des grands thèmes du genre. Après les fantômes, les super-héros et les extra-terrestres, voici venu le temps du film catastrophe. Mais cette fois la formule peine à trouver ses marques.

Comme souvent avec M. Night Shyamalan, le film s’appuie sur une idée simple, un grain de sable qui grippe la mécanique bien huilée du quotidien. Il s’agit ici d’une vague de suicides qui se répand en quelques heures telle une maladie contagieuse, d’abord à New York puis dans tout l’Etat. Avec le talent qu’on lui connaît, le réalisateur parvient sans peine à donner à cet événement improbable toute la crédibilité et la densité nécessaire. A l'image de l'ouvrier anéanti par l'effroyable spectacle de ses collègues tombant comme des mouches, un malaise inhabituel s’empare du spectateur. Car Phénomènes décrit une catastrophe meurtrière où personne n’est agressé, poursuivi ou menacé d'un danger quelconque, réduisant ainsi les témoins à une impuissance horrifiée face ces innombrables suicidés sans motifs.
Du moins durant la première partie du film. Car en suivant le parcours d'un petit groupe de citadins fuyant le cauchemar, l’auteur s’embourbe dans des explications capillotractées qui nuisent à ce malaise initial en créant à tout prix un agresseur identifiable. Et quel agresseur !

::Spoiler on::

S'inscrivant dans l’air (haha) du temps, l’auteur nous assène une théorie scientifico-new age évidemment culpabilisante où les plantes se parlent et se défendent en diffusant une neurotoxine qui, grâce au vent, pousse les vilains humains pollueurs au suicide, en particulier lorsqu'ils se regroupent. Défense de rire.
Et M. Night Shyamalan ne se borne pas à balancer son idée discrètement entre deux répliques : il s’appesantit gravement, y revenant sans cesse jusqu’à l’épuisement. Du coup, ce qui pouvait passer pour une faiblesse d’écriture se révèle une assommante et ridicule leçon de morale. Morale qui, ajoutée à celle plus traditionnelle de la célébration de la famille et de la procréation vaguement rédemptrice, devient franchement indigeste. C’est d’autant plus regrettable que lorsqu'il oublie ses thèses fumeuses, le cinéaste parvient à créer ces ambiances sombres et pesantes dont il a le secret, ponctuées de bons moments de suspens et d’épouvante. L’exode du petit groupe principal ou la rencontre avec la vieille femme solitaire en sont les meilleurs exemples.

Phénomènes fut un projet bien difficile à concrétiser pour un cinéaste en perte de vitesse qui dut revoir maintes fois sa copie pour convaincre les producteurs. Ceci expliquant peut-être les déséquilibres d’un film qui hésite entre plusieurs identités, plusieurs styles tant côté écriture que réalisation. Une sensation renforcée par une juxtaposition de scènes pas toujours fluide, des personnages mal définis et pas très bien interprétés. Mais le script originel s’intitulant The Green Project et les éléments horrifiques ayant été voulus par la production, on peut se demander si l’on n’a pas échappé au pire.

Alors, inquiétant thriller fantastique sur fond de fable écolo ou purge moralisante de la part d’un cinéaste à bout de souffle ? Les 2 mon capitaine ! Heureusement le film est court et son rythme soutenu permet malgré tout de ne jamais s'ennuyer.

dimanche 10 août 2008

Je suis une Légende

Si le choix du réalisateur de l'estimable et dépressif Constantine était une idée judicieuse pour porter à l'écran cette troisième version du roman apocalyptique de Richard Matheson, la présence de Will Smith dans le rôle-titre pouvait inspirer bien des appréhensions après une filmo très frime où l'acteur y fait essentiellement la promotion de lui-même et éventuellement de quelques sponsors. I, Robots était le parfait exemple d'un possible bon film d'anticipation totalement pilonné par la star qui n'en finissait plus de s'autocélébrer.

Heureusement, on évite ici le pire malgré l'incontournable séance de gym où Mr Smith nous gratifie à nouveau de son physique avantageux, ou un petit numéro "comique" autour du film Shrek. Mais heureusement l'essentiel est préservé : Will Smith incarne son Robert Neville avec une grande conviction et un vrai souci d'humanité en introduisant des moments de faiblesse, voire de folie qui rendent le personnage vivant, crédible et souvent émouvant. Performance d'autant plus remarquable que l'acteur est présent dans toutes les scènes et le plus souvent seul.

La première heure du film nous montre le quotidien du dernier survivant d'une humanité décimée trois ans plus tôt par un redoutable virus génétiquement modifié afin d'en faire un remède au cancer et contre lequel le héros est mystérieusement immunisé. Le prologue et quelques habiles flashbacks permettent de situer rapidement l'action tout en ponctuant de respirations opportunes un film par nature très linéaire. On y apprend notamment que Robert Neville est aussi un soldat et un scientifique qui travaillait sur le virus au moment de la catastrophe. Certes, le cumul avec le fait d'être immunisé défie toutes probabilités mais la pilule passe malgré tout grâce au talent du réalisateur, même si le laboratoire situé dans la cave du héros semble un peu trop simple par rapport au niveau de recherches effectuées.

Le second personnage du film est le décor lui-même, un étonnant et spectaculaire New York abandonné, grignoté inexorablement par la nature, parcouru d'animaux sauvages et baignant dans une atmosphère presque tropicale où seul le bruissement de millions d'insectes perturbe un silence qui règne désormais en maître dans la cité fantôme. Du moins le jour.
Car lorsque la nuit tombe, Robert Neville doit se barricader pour échapper aux hordes d'infectés fous et cannibales qui hantent les immeubles durant la journée afin d'échapper à la lumière qui leur est fatale.
L'idée selon laquelle on peut être tout à la fois désespérément seul et assiégé par une multitude de créatures invisibles et meurtrières est terrifiante. Une atmosphère pesante parfaitement rendue par une réalisation fluide et très soignée qui alterne les scènes spectaculaires, intimistes et même effrayantes comme durant la cauchemardesque première confrontation avec les infectés. A noter la très bonne utilisation ponctuelle de la caméra à l'épaule, non pas sous forme de gimmick ostentatoire mais bien pour optimiser l'intention du réalisateur à un moment précis.
Une première partie qui réussi donc pleinement cette nouvelle lecture du roman culte de Richard Matheson.

On regrettera cependant l'apparence des infectés et leur traitement entièrement numérique qui nuit beaucoup à leur crédibilité, une erreur que le réalisateur avait déjà commise dans Constantine. Assez mal conçus par Patrick Tatopoulos, ils sont aussi mal réalisés techniquement au point de cumuler tous les défauts de ce type d'effet : aspect "chewing gum", manque d'inertie, mouvements artificiels flirtant parfois avec le comique involontaire. On y voit une volonté de se démarquer des excellents 28 jours plus tard ou l'Armée des Morts qui exploraient le même thème, mais il était possible de le faire de façon beaucoup plus intéressante en suivant simplement l'idée développée par Richard Matheson lui-même.

En effet, là où les zombies/infectés sont généralement réduits à l'état de créatures hystériques décervelées bouffant leurs victimes, le roman décrivait la naissance d'une communication entre le héros immunisé et une population mutante qui prenait conscience d'elle-même et de sa place dans ce nouveau monde. Or Francis Lawrence et ses auteurs ont choisi d'éliminer cet aspect pour se contenter d'une énième version de la horde de monstres sautant sur tout ce qui bouge. Une véritable occasion gâchée et un manque d'ambition d'autant plus regrettable que ce qui a été imaginé en remplacement durant la dernière demi-heure tient du sabotage pur et simple. Il ne s'agit pas là de faire l'inventaire assez vain des ressemblances/trahisons par rapport au roman, mais bien de déplorer que ladite "trahison" ait pris cette tournure-ci en catalysant bon nombre des travers les plus pesants et prévisibles du cinéma hollywoodien.

::spoiler on::

Le sauvetage totalement invraisemblable du héros suicidaire par une super mère de famille immunisée et son jeune garçon altérait déjà le climat installé précédemment. Mais lorsque ce nouveau personnage donne lieu à d'insupportables dialogues mystiques sur le thème du "plan divin", on a envie de hurler. On flirte là avec de fumeuses et nauséabondes théories qui ne sont pas sans en rappeler d'autres, bien réelles celles-là, au moment de l'apparition du SIDA. Bêtise crasse, idéologie répugnante ou simple mauvais goût, le résultat est là.
Bien sûr, le héros ose malgré tout contester cette approche en proférant même un "il n'y a aucun dieu" qui lui sera évidemment fatal. Car le cinéma populaire américain déroge rarement au principe selon lequel un personnage qui ne croit plus ou pas le paiera très cher ou changera d'avis. Le final désastreux parvient à cumuler les deux aspects pour son héros, comme s'il fallait trouver une raison acceptable pour le faire mourir.

::spoiler off::

Jetons un voile pudique sur un épilogue dans le même esprit qui anéantit presque tout le concept jusqu'à rendre le titre inadapté, un comble. Notons au passage que cette fin louche également vers un autre roman traitant d’un thème identique, Le Fléau de Stephen King.

On retiendra donc de cette nouvelle version inégale une première heure (presque à la seconde près !) forte, passionnante et très bien construite par un Francis Lawrence doué qui sait ménager ses effets grâce à une mise en scène riche et énergique sans être tape à l’œil, soutenu par un Will Smith qui peut être excellent lorsqu’il fait l’effort d’oublier qui il est. D'autant que l'on frémit en pensant à ce qu'aurait pu être le film avec Arnold Schwarzenegger longtemps pressenti dans le rôle principal ou Michael Bay derrière la caméra, même si on lui doit l'arrivée de Will Smith sur le projet.

dimanche 27 juillet 2008

Transamerica

Voilà un film agréable et original, plein de bonnes intentions mais qui rate quelque peu son coup en voulant sans doute plaire à tout prix. En traitant sur le mode réaliste au quotidien un sujet aussi inhabituel que la transsexualité tout en faisant une comédie "tous publics", voire un roadmovie qui frise parfois le buddy movie, il en résulte un film un peu bancal qui n'évite pas les poncifs, les maladresses et finit inexorablement par ressembler à n'importe quelle comédie américaine javelisée en affectant une pose alternative.

C'est d’autant plus regrettable qu’il y avait tous les ingrédients pour produire un vrai grand film. Les comédiens sont tous excellents dans leurs registres respectifs et en premier lieu Felicity Huffman évidemment, étonnante et sacrément gonflée dans un rôle on ne peut plus acrobatique.
Si la première partie atteint son objectif, déstabilise un brin jusqu’à être parfois bouleversante, la seconde vire inexorablement au "John Waters light", caricature facile et mille fois vue qui finit par anéantir toute la partie la plus humaine du film.

Beaucoup plus gênant encore, à l'instar du redoutable Brokeback Mountain, le scénario n'évite pas un fond très douteux qui, sous des apparences de film "rafraîchissant" un brin subversif, finit par alimenter les clichés les plus réactionnaires sur le sujet.
Au final, pas assez ceci et trop cela, un film qui offre de très jolis moments mais qui passe un peu trop à côté de son sujet. Comme si l’auteur/réalisateur dont c'est là le premier film s'était laissé convaincre pas de vilains producteurs qu'il fallait revenir à des banales recettes de comédies familiales.

samedi 26 juillet 2008

Les Frères Grimm

Malgré une histoire de départ astucieuse et surprenante où l’on découvre les célèbres frères en escrocs chasseurs de faux démons confrontés à une véritable forêt magique, le nouveau film de Terry Gilliam est longuet, un peu confus, souvent joli mais pas formidablement bien interprété.

Seuls sont convaincants Heath Ledger et bien sûr Jonathan Pryce qui nous sert à nouveau son savoureux numéro de tyran à l'accent marqué déjà vu dans le Baron de Münchhausen du même réalisateur. L'héroïne de service est particulièrement peu crédible, le physique trop "actuel" de Lena Headey n'y étant sans doute pas pour rien. Quant à Matt Damon , il est lui maquillé à la truelle pendant tout le film et l'on se demande bien pourquoi.

Offrant de jolis décors parsemés d'effets spéciaux souvent limites, le film est plaisant dans le style "vous reprendrez bien encore une louche de Terry Gilliam" . Mais tout cela s'essouffle rapidement, devient répétitif pour finalement laisser place peu à peu à un ennui certain.

vendredi 25 juillet 2008

L'Associé du Diable

Si vous avez aimé Wolf et Rencontre avec Joe Black, alors vous aimerez probablement cet Associé du Diable là. Car il s'agit bien de la même formule produite parfois par des majors en quête de Fantastique "respectable" haut de gamme, mais qui se révèle au final n'être souvent qu'une grosse pièce montée luxueuse et indigeste, coincée entre son cahier des charges Fantastique et son ambition démesurée de "faire intelligent".

A l'instar des deux exemples cités plus haut, on se trouve là encore dans un univers top friqué où l'on va essayer de nous démontrer que l'argent c'est sale, que le sexe c'est vilain et que maman a toujours raison car elle va à l'église et pas dans les boutiques de fringues.

Tant que l'on reste dans l'univers des avocats, le film est tout à fait intéressant, captivant même. Face à Keanu Reeves en jeune avocat froid et calculateur, Al Pacino est égal à lui-même dans son désormais classique numéro de grand manitou charismatique et paternaliste. Il nous fera le coup peu après dans La Recrue qui est un peu au film d'espionnage ce que cet Associé du Diable est au film d'Antéchrist.

Ca commence donc plutôt bien, un peu à la croisée de La Firme et de l'excellent Une Etrange Affaire dans lequel Michel Piccoli phagocytait lentement mais sûrement Gérard Lanvin jusqu'à éliminer même sa femme.
On pouvait donc espérer que l'aspect diabolique du personnage de Pacino reste au niveau d'une esquisse, d'un symbole, même si le passage à l'église durant les premières minutes laissait présager le pire.
Effectivement le film ne résiste pas à la tentation (haha) et finit par se vautrer dans un bestiaire maléfique de série B qui n'avait pas sa place ici. Les visages diaboliques, une scène "d'angoisse" totalement parachutée dans l'appartement des héros, la femme de Keanu Reeves qui se met à débloquer du jour au lendemain et surtout un final pachydermique digne d'une Neuvième Porte, avec flammes, semence satanique et transformation grotesque. Le tout lourdement perfusé à coup de tirades pseudo philosophiques plutôt rances.

Pour couronner le tout, le film s'achève sur un lamentable épilogue passablement hypocrite et moralisateur qui pilonne la seule bonne surprise du film en n'assumant rien, "tout cela n'étant qu'un rêve" ou un test, enfin quelque chose dans le genre.